On a toujours tort de montrer ses cartes ; en y repensant, c'est peut-être la leçon à retenir de cette soirée. En panne de moyens de locomotion, ma voiture au garage et mon vélo crevé, je me retrouve obligé de marcher à pas forcé pendant presque une demi-heure, en direction du Hangar à Bananes. C'est donc presque en nage que j'arrive, un peu après neuf heures. Il y a déjà du monde, je cherche la liste pour m'inscrire : elle est déjà aux trois-quarts pleine mais soulagement, il reste encore quelques places, je n'ai pas couru pour rien.
A ma première table, je ne reconnais personne, heureusement ; cela aurait été plus compliqué de retrouver un de mes adversaires de la semaine précédente. L'objectif est clair, j'ai quatre points de retard sur le premier du tournoi. Pour espérer bien m'en sortir il faut que je maximise mes gains, tout en espérant un faux pas des autres. Je n'ai donc pas complètement mon destin en main. Dans un premier temps j'essaie de me désembourber.
En effet, mes sept premiers concurrents jouent relativement serré. La table n'évolue pas rapidement et le round d'observation semble s'éterniser. A ma droite une soi-disant novice, qui donne l'impression de ne vraiment pas savoir ce qu'elle fait : elle se trompe en distribuant, demande quels sont les tirages gagnants. Mais une surrelance servie avec une paire de neuf en main aura tôt fait de dissiper les doutes : ceux qui paient en ont pour leur frais, enfin un peu d'animation. Un premier joueur que j'avais catégorisé comme bon sort finalement assez tôt, bientôt suivi par deux puis trois.
Cinq à table ; sans vraies bonnes mains, je me retrouve menacé. Entre temps mon coach personnel est arrivé au Ferrailleur, il observe la partie et commente le jeu ; moi, je dois bouger, vite. As huit de trèfle, je vais à tapis. Une seule personne me paie, avec un Valet. Au flop il touche une paire. Les cartes défilent, je sens le bad beat. Heureusement un tirage quinte pour moi se dessine au turn. La rivière me donne le roi et me voilà chip leader. Les joueurs restants sont alors plus faciles à éliminer, surtout avec une grosse blinde à six cents. Je me retrouve en tête-à-tête. Malgré son short stack, au lieu de tenter sa chance, mon adversaire couche plusieurs fois ses blindes. Avec un peu de chance de mon côté, cela ne s'éternise pas trop longtemps et je gagne rapidement ma table.
Pendant la pause, j'apprends que chacun de mes concurrents pour le tournoi s'est fait éliminer de sa table. Du coin de l'oeil nous avions guetté moi et Kévin la situation de Sébastien, premier avant cette ultime manche. Il a oscillé entre gros tapis et plus que quelques jetons devant lui. Pour finir, lui aussi était sorti, second de sa table. J'étais donc le dernier en lice à pouvoir gagner le tournoi : il me suffisait de combler mon retard de points pour devancer Sébastien et terminer en tête. Plus facile à dire qu'à faire !
Sur la dernière table, je vois s'asseoir la copine brune de Kévin que j'avais éliminée la semaine précédente, jeu super serré mais très agressif. D'ailleurs ça attaque très fort, avec d'assez fortes relances. Etrangement, on voit que même en finale, il y a quand même de grosses différences de niveau. Certains s'engagent jusqu'à être pot commited et pourtant se couchent de façon incompréhensible à la rivière. D'autres font des bluffs ultra lisibles. La brune, elle, a de belles mains, mais en se contentant à chaque fois de la relance minimale, elle se fait payer systématiquement. Les tapis diminuent, les premiers joueurs sortent, je commence à me méfier. Le calcul est simple, en terminant au moins quatrième j'étais sûr d'avoir plus de points que mes adversaires. Je joue donc serrure en comptant sur le jeu des éliminations.
Paire de deux. Histoire de rester dans le coup et toucher quelques jetons, je tente une petite relance preflop en semi-bluff. Personne ne me suit, sauf un, qui paie pour voir – je décide alors de jouer super agressif pour le décourager. Ca fonctionne, il se couche. Et c'est là où je fais mon erreur, en empochant mes jetons, je montre ma paire de deux, ce qui ne manque pas de faire réagir la table. Deuxième erreur, je ne tiens pas compte de cette donnée, et du fait qu'on m'a désormais catalogué, pour adapter mon jeu en conséquence.
Quelques mains plus tard, on me sert As Quatre de pique. Avec un M de dix, je décide de faire tapis comme me l'a conseillé Kévin. Premier coup dur, n'étant plus crédible, je suis payé par un maximum de joueurs, dont un As Neuf. Les probabilités sont contre moi, je ne touche pas ma couleur, je me retrouve avec presque plus rien. Je décide alors de faire l'autruche. Les autres jouent le jeu l'air de rien, moi je suis un peu tétanisé par l'enjeu. Ce n'est que lorsque je vois le cinquième se lever pour nous saluer, comme il vient d'être sorti, que je pousse un soupir de soulagement. Sébastien, qui suivait la partie à distance vient me féliciter : avec ma quatrième place minimum j'étais sûr d'avoir plus de points que lui. Objectif atteint, je repartirai vingt-cinq kilos de bois et de feutre sous les bras.
Restait à terminer sereinement la partie, avec le peu que j'avais. Encore une élimination, je vais finir au moins troisième. Valet et huit de trèfle, pas le choix, je vais à tapis. Une fois de plus tout le monde me paie, je n'aurais jamais dû montrer cette paire de deux. Le type à ma gauche touche sa paire, je suis out.
Grand soupir, c'est fini. Le gérant me montre la table, le premier lot du tournoi, un grand plateau ovale avec un revêtement en cuir et en feutrine, de deux mètres sur un. Il me demande en rigolant, bien sûr tu es venu en vélo j'imagine ? – Pire que ça, en fait je suis à pied ! Rires.