Suspension
Quand une fatigue profonde ne s'empare pas de moi, aussi subitement que la lassitude d'un quotidien qui s'installe désormais dans la durée, j'essaie de lire les lettres du jeune Werther. Je m'étais d'ailleurs promis d'entamer cet ambitieux projet, construire de façon plus posée et plus organisée une collection de mes critiques littéraires et cinématographiques. Devant le peu d'enthousiasme (voire d'intérêt) que pourrait susciter la chose et aussi parce qu'il me semble, j'ai tellement mieux à faire, j'ai finalement abandonné. Mais ce n'est que pour mieux t'en faire profiter, cher Wilhelm, en lieu et place de ces fiches de lectures qu'on imagine à l'avance monocordes et prétentieuses, du simple et étonnant parallèle que je peux tirer du roman épistolaire avec le récit même de ma propre vie.
Je pourrais parler d'Homère, évidemment, mais ça n'est qu'une broutille. Non, c'est plutôt pour la nouvelle tournure que les évènements semblent vouloir prendre, sans que je sache vraiment si cela est de mon propre fait ou si, au contraire, c'est l'univers qui a du jour au lendemain décidé de me faire une fleur. Je pourrais parler de mon existence virtuelle, peut-être, puisque dans mes échanges j'ai dépassé le stade fatidique du quatrième message privé, moment où habituellement je deviens pataud et pénible — mais plus là dessus dans une prochaine lettre.
Non, ce soir je voudrais retranscrire un souvenir précis afin d'en garder une trace — qu'elle me rappelle dans quelques mois par où je suis passé et, après plusieurs années, comment j'ai évolué. J'ai cessé, il me semble, d'agir en ermite ; j'ai accepté l'autre, à petite dose. Et si, plongé dans son regard pour le jeu de l'exercice, il m'arrive encore de détourner les yeux, par pudeur, par timidité, il m'arrive de prendre les devants et de provoquer l'échange.
J'aime par exemple quand le hasard des alignements nous range l'un derrière l'autre et, quand je me retourne, je découvre prétendument celle avec qui je dois pratiquer. Je feins le détachement, force le trait, une façon comme une autre de m'imposer. Mais ce n'est qu'un prétexte pour asseoir mon autorité à prodiguer des conseils et donc, lui adresser la parole ; l'observer, la corriger, faire montre d'attention et lui sourire avec un semblant de complicité ; la toucher également, comme le sport de contact impose une certaine proximité, une intimité de circonstances. Je la retiens, la fais chuter et la relève, sans chercher à profiter de la situation. Je sens son parfum, la gêne est réciproque — l'attraction aussi, je crois.
Ah que mon humeur n'est-elle joyeuse et ma santé revigorée après de tels exploits ! Comme j'aimerais vivre constamment dans ce monde du possible, où rien n'est décidé mais que toutes les alternatives restent ouvertes ; où n'existe que la vérité de la rencontre, où l'on ignore toutes les contraintes du contexte. En ce moment je croise des Charlotte en pagaille et profite du moment pur et innocent, avant la bataille.
Malgré ce que je peux en dire, ça reste une lutte.
- Posté à 00:24
- Sujet : Filles (et Garçons)
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